_Fermer

« La confrontation entre le contrat d’information et le contrat de partage explique le bug des Fake News. »

Professeure à l’Université Paris 3 en Sciences de l’Information et de la Communication, Divina Frau-Meigs est une spécialiste des médias, de ses contenus et des comportements à risques. Membre du tout récent groupe d’experts de haut niveau de la Commission européenne sur les « fake news », elle est également l’auteur du livre « Faut-il avoir peur des fake news ? ». Autant dire que Bug Me Tender ne pouvait pas rêver meilleure interlocutrice pour répondre à une question qui nous interpelle : les « fake news » sont-elles un bug de propagation non programmé déprogrammable ?

Divina, le terme récent de « fake news » recouvre les réalités contemporaines du « hoax » et de la post-vérité, terme apparu en 2016 sous la plume du journal anglais The Guardian, suite au référendum sur le Brexit. Le terme renvoie aussi à des références plus anciennes, comme la fausse nouvelle, la propagande ou la rumeur, en passant par d’autres vocables tels que le mensonge, le canular, le complotisme… Comment définir précisément la « fake news » et peut-on parler de bug sémantique ?


La sémantique est importante car il s’agit du sens que l’on met derrière les mots. En France, comme outre-Atlantique, le besoin de trouver un nouveau mot s’est fait ressentir car on était face à une nouvelle réalité : du faux qui est du vrai, mais qui est tellement décontextualisé et sorti de sa source d’origine qu’on peut lui faire dire ce que l’on veut. En France, les chercheurs recommandent d’utiliser le terme de « désinformation » et, pour ma part, j’emploie aussi « mal-information ».

 

La cérémonie d’investiture de Donald Trump est un exemple connu de « fake news ». En montrant une photo à cadre rapproché sur les trois premiers rangs, il est possible de dire que c’est un succès aussi populaire que l’investiture de Barack Obama. Mais la vue aérienne de l’avenue de Pennsylvanie raconte, elle, une autre histoire.

 

Au-delà de ce cas, la « fake news » s’étend du spectre ludique, celui de la rumeur, à la parodie prise au premier degré, jusqu’à un spectre plus grave : celui de la menace hybride, à savoir une « fake news » qui a pour but de déstabiliser un pays.

Ce bug des « fake news » était-il programmable et pouvait-il être anticipé ?


Les réseaux sociaux devraient être appelés médias sociaux car ils ont un rôle d’information, de filtre, de priorisation de l’information, au même titre que les médias traditionnels. Leur arrivée a chamboulé le paysage médiatique qui reposait jusque-là sur le contrat d’information : les journalistes identifiaient un problème, l’analysaient en allant chercher des sources et proposaient ensuite des solutions avec leurs experts.Les médias sociaux sont, eux, basés sur un contrat de partage :ils trouvent etmettent en avant un fait que les médias classiques n’ont pas vu, qui va ouvrir le débat des opinions et des commentaires. Et les deux contrats se retrouvent à égalité.

 

En faisant émerger des informations que les journalistes ne traitaient pas, faute de temps, d’aller sur le terrain ou encore de priorités liées à l’agenda officiel, le contrat de partage constitue une forme de démocratisation et a donc, de ce point de vue, une utilité sociale.

 

Mais le revers de la médaille, le bug non programmé, est que ce contrat de partage est venu se heurter au contrat de l’information au lieu de l’enrichir et de l’augmenter : les nouveaux entrants de l’information, lorsqu’ils ne sont pas entendus, commencent à prêcher le faux pour avoir le vrai.  Plutôt que de se soutenir l’un l’autre, ils se sont opposés.

L’exemple des Gilets Jaunes est-il un parangon de cette polarisation et des dangers des différences de traitement de l’information entre les différents médias ?


Le mouvement des Gilets Jaunes nous montre bien qu’il n’est pas polarisable. Ses membres viennent de tous bords et rejettent toute appropriation politique. C’est un mouvement de bascule qui permet aux deux contrats de se comprendre et de s’appuyer l’un l’autre. Il permet que ce qui est dit sur les médias sociaux soit retenu sur les médias de masse, et inversement ; qu’il y ait de plus en plus d’informations avec des sources avérées, des propositions créatives et innovantes par rapport à notre problématique démocratique actuelle. Le métier de journaliste se remet en question et on voit apparaître un phénomène en réponse aux « fake news » : le « fact checking ».

Le débat sur les « fake news » ne traduit-il pas un bug mediacentré qui accorderait un trop grand pouvoir aux fausses nouvelles sur la formation de l’opinion des individus ?


Au-delà d’un bug, je parlerais plutôt de panique médiatique. Les anciens modèles, en mal de renouvellement, se sont retrouvés confrontés à de nouveaux médias, développés un peu à la sauvage, Facebook et Twitter ayant été conçus à la base comme des plateformes d’hébergement.

Depuis leur entrée en bourse, ils sont devenus des médias, car l’association publicité/information leur a permis de créer un modèle d’affaires efficace mais néanmoins soumis à la génération de revenus liés à la publicité. Et, ô surprise, on constate au même moment l’apparition des premières « fake news » lors de l’élection d’Obama. En parallèle, les revenus générés par la publicité ont mis à mal les médias de masse, en impactant leurs effectifs journalistiques et donc la qualité de l’information, créant ainsi la panique.

 

Les « fake news » ont mis en lumière deux masses médiatiques à grande asymétrie. D’un côté, les médias de masse, que l’on considère responsables et donc attaquables ; de l’autre, les médias sociaux à qui on ne demandait jusqu’en 2017, aucun compte et qui n’étaient pas imposables. Il y a depuis un foisonnement de solutions diverses et variées, preuve que nous sommes en train de régler le problème. Il a fallu réaliser que nous étions face à une attaque de l’intégrité de l’information – mais surtout à une attaque des élections et donc de la démocratie, avec le scandale de Cambridge Analytica, pour que l’on se dise que le risque, c’est la « démocrature ».

« Deux types d’acteurs ont émergé de cette crise comme acteurs responsables et à responsabiliser : les GAFAM et les « démocratures ». »

Les « fake news » mettent-elles aujourd’hui la démocratie en danger ?


Au bout d’une panique médiatique, le statu quon’est jamais le même qu’avant la crise.  D’un côté, on assiste à un débat sur la confiance dans les médias, sur l’utilité sociale du journalisme qui est sain car il permet aux journalistes de se remettre en cause de manière constructive. De l’autre, les médias sociaux acceptent désormais depuis 2017 leur statut de média et non plus simplement d’hébergeur et, in fine, des formes de régulation. On voit émerger des solutions typiques en démocratie que sont l’auto-régulation des médias de masse comme des médias sociaux. A côté, des solutions règlementaires, à l’instar des lois française et allemande sur les « fake news », ont été adoptées. Le « fact checking » se développe grâce aux startups numériques, la société civile crée ses propres médias sociaux. Les solutions sont multiples, ce qui est très sain : avoir plusieurs types de solutions, c’est rester en démocratie.

Accuser les GAFAM d’être le terreau des « fake news », est-ce juste, injuste ou trop tôt pour le dire ?


Deux types d’acteurs ont émergé de cette crise comme acteurs responsables et à responsabiliser : les GAFAM et les « démocratures ». Les premiers car leur système de financement contribue aux « fake news », à ce phénomène nouveau, monétisable et porté par les utilisateurs. Le public n’est pas journaliste mais il est lui-même média et, nouveauté, peut être rétribué pour cela. Chacun a donc intérêt à générer du trafic.

 

Les seconds sont les États voyous, qui ont tous les traits de la démocratie mais qui n’en sont pas comme la Chine, la Turquie ou la Russie. Ces pays présentent un fort populisme, avec une grande distinction entre d’un côté, un pouvoir politique puissant mais concentré entre peu de mains et, de l’autre, un pouvoir économique élargi à toute la base. On y trouve un libéralisme total, en contrepartie de quoi le pouvoir politique est ficelé.

 

Ce que les démocraties n’ont pas vu, c’est que ces Etats se sont immiscés chez nous via le contrat de partage :  en temps de paix, ils nous ont fait la guerre. Avecun but : brouiller les cartes en démontrant qu’entre eux et nous, il y a finalement peu de différences puisque, comme eux, nous prônons des politiques ultra-libérales tout en faisant preuve d’un pouvoir fortet centralisé, peu réceptif à ce qui se passe dans les territoires. D’où le tournant des Gilets jaunes. Si on a pu grossir les effets de cette ingérence, ceux-ci sont réels : 2 %, c’est peu scientifiquement mais politiquement, ça peut faire gagner ou perdre des élections…

 

La loi sur les « fake news » en France ne sera pas mise en œuvre car il n’existe pas de juge qui puisse s’ériger en tribunal de la vérité. C’est davantage un message envoyé à ces Etats voyous : faites gaffe, on vous a à l’œil. Si un média comme RT Russia par exemple tente d’intervenir dans le débat français et de le troller, le gouvernement français peut le suspendre. C’est une loi de menace crédible face aux menaces hybrides.

L’essor des « fake news » ne signe-t-il pas aussi une faillite de la rationalité de la pensée ?


Le contrat d’information a tout le look du triomphe de la pensée rationnelle, mais c’était sans compter sur le biais cognitif. Dans le contrat de partage, l’émotion est le déclencheur. Il permet de rapprocher notre cerveau rationnel et émotionnel et ça change la donne ! On le constate avec les Verts, qui ont fait une percée aux élections européennes, avec les jeunes qui sont dans la rue… Ils nous invitent à changer de débat et de priorités pour refondre notre ADN politique car l’enjeu est de taille. Il n’y a pas de planète B. Il nous reste une génération pour trouver une solution qui nous permette de vivre ensemble au 21e siècle.

« La « fake news » a une dimension cumulative et transverse : elle est transfrontière, translangue, transtemporelle. »

Nietzche disait qu’« il n’existe pas des faits en soi mais des interprétations ». Est-on face à une faille inédite ou peut-on considérer que ce bug de l’information n’est qu’un impermanent au cours de l’histoire ?


Je pense que c’est un phénomène nouveau. Lorsque l’onregarde la failledela « fake news », ce n’est pas que de la rumeur même s’il y en a un peu, ce n’est pas que de la propagande même s’il y en a un peu. La « fake news » a une dimension cumulative et transverse : elle est transfrontière, transétatique, translangue, transtemporelle. Une « fake news » de 2014 peut tout à fait re-émerger en 2017 ! C’est donc un changement de paradigme qu’il faut assumer comme tel car si l’on regarde dans le rétroviseur, on va se planter.

 

Par ailleurs, Nietzche avait raison. Le monde est complexe et mondialisé, la solution ne viendra pas d’une perspective unique, demandez à Einstein ! Par contre, ce que le contrat d’information avait réussi à faire, c’était d’équilibrer les perspectives grâce à la norme d’objectivité : sur une même question, on faisait venir des experts qui n’étaient pas du même bord.

 

Mais le bug est apparu lorsque, pour des raisons de rapidité, le contrat d’information a polarisé cette norme, en mettant notamment les extrêmes autour de la table, lors de débats télévisés par exemple, et en leur donnant le même temps de parole, qu’ils soient représentatifs de 5 % ou de 95 %.

 

Et c’est pour cela que le contrat de partage s’est imposé. Même si je suis consciente de la gravité de la « fake news », le contrat de partage offre une autre perspective. Il faut désormais réussir à intégrer les deux contrats et faire en sorte que chacun s’aligne sur des valeurs démocratiques. De nouveaux médias comme Brut ou Usbek & Rika par exemple ont compris qu’ils pouvaient se servir de ce contrat de partage de manière positive.

La démonétisation de la « fake news » est-elle aussi une urgence ?


Telle qu’appliquée actuellement, elle n’est pas transparente et c’est problématique. Le groupe européen d’experts sur la désinformation y travaille afin que les revenus publicitaires soient plus transparents, en période d’élection notamment. Les GAFAM font partie du problème mais font aussi partie de la solution. N’oublions pas que leurs fondateurs à l’instar de Marc Zuckerberg, ont d’abord vu et conçu leurs plateformes comme un processus de démocratisation de l’information. On a donc tout intérêt à les garder autour de la table.

Projetons-nous un petit peu en 2024 : quel visage affichent les « fake news » et quel rôle jouent-elles dans le paysage médiatique ?


Le numérique se nourrit du numérique ; des robots sociaux apprennent de nos comportements humains positifs comme négatifs et peuvent être amenés à les reproduire. Pour le moment, ce sont les humains qui portent la « fake news ». Avec le développement numérique, on pourra voir émerger un phénomène d’influence artificielle contre lequel il n’y a qu’un rempart : l’éducation aux médias et à l’information.

 

L’éducation permet la conscientisation. Le peu que l’on sait sur les effets des « fake news », c’est qu’elles atteignent un public peu éduqué. Le biais cognitif est une forme de paresse. Tant qu’on ne me prouve pas à quel point j’ai tort, je préfère rester sur ce que je crois, c’est plus facile. Il faut apprendre à réfuter. Comment ? Y aller frontalement n’est pas la meilleure stratégie. Il s’agit plutôt d’amener les gens à travailler sur leurs propres sources en ne les laissant pas s’isoler dans des chambres d’écho ou des bulles de filtres, en leur proposant des types de récits et des formes d’engagement différents. En agissant de la sorte, on peut résoudre ce problème.

Divina, comme le veut la tradition de Bug Me Tender, on va terminer cet interview sur deux questions génériques. Primo, quelle est votre propre définition du bug ?


Étant anglophone de formation, un bug évoque une coccinelle, une bête à bon dieu qui porte chance. Un bug cache donc toujours une opportunité d’amélioration. On peut debugger en améliorant, avec de l’accompagnement, de la bienveillance, en expliquant, en décortiquant…

Secundo, dans votre domaine, quel est ou a été, à vos yeux, le plus grand bug ?


Le plus grand bug est celui de la confrontation entre le contrat d’information et le contrat de partage. Les deux contrats ont besoin de se remettre à jour et de retrouver leur éthique.

« La « fake news » est une nouvelle réalité : du faux qui est du vrai, mais qui est tellement décontextualisé et sorti de sa source d’origine qu’on peut lui faire dire ce que l’on veut. »
« Avec le développement numérique, on pourra voir émerger un phénomène d’influence artificielle contre lequel il n’y a qu’un rempart : l’éducation aux médias et à l’information. »